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L’histoire de Sophia

Par IDWFED Dernière modification 16/07/2020 16:14

 

Cameroun

Après la mort de son mari en 2000, Sophia s'est retrouvée avec deux nouveau-nés, Kristie et Conny ainsi qu’avec sa plus jeune sœur Layanah, sans aucune source de revenus. Elle avait récemment entendu ses voisins murmurer au sujet de leur cousine qui avait émigrée au Liban au début de l'année et avait trouvé un emploi stable avec un bon salaire. Sophia a rêvé de cela jusqu'à ce que ça devienne un objectif concret. 

Elle s'est lancée dans des recherches et, après tant d'essais, a finalement réussi à entrer en contact avec la cousine de son voisin, Eileen. Pendant une semaine, Sophia et Eileen se sont parlé tous les jours afin de préparer les documents nécessaires. Eileen avait promis à Sophia qu'une fois ses papiers prêts, elle la mettrait en contact avec son agent. Sophia a estimé que cela prenait trop de temps. Bientôt, elle n'aurait plus de ressources ni de nourriture pour Kristie et Conny. Elle ne se sentait triste et anxieuse qu'à l'idée de les quitter et de les priver de son amour et de son affection, même si elle avait tout arrangé pour que Layanah s'occupe des bébés pendant son absence.

Une semaine plus tard, Sophia avait finalement rempli tous ses papiers. Eileen lui a alors dit qu'elle avait donné son numéro à l'agent et qu'il l'appellerait dans les jours à venir. Sophia a attendu avec impatience, pendant trois jours, ne faisant rien d'autre que de rester assise près de son téléphone à attendre cette sonnerie - un appel qui allait changer sa vie et celle de sa famille pour toujours. 

Le quatrième jour, à 9 heures du matin, le téléphone a sonné. Sophia s'est précipitée pour répondre à l'appel. C'était l'agent ! Elle lui parlait enfin. Ils se sont tous les deux mis d'accord sur le processus et bientôt Sophia serait en route pour le Liban afin de réaliser son rêve. Deux semaines plus tard, Sophia, bien habillée et prête pour se rendre à l'aéroport, a dit au revoir à Kristie et Conny. Enfin, juste avant de poursuivre son voyage, elle embrasse sa sœur Layanah sur le front, un moment qui illustre bien l'histoire de sa vie de migrante et de survivante.

Après de longues heures de voyage, Sophia arrive enfin à l'aéroport international de Beyrouth pour y subir un long processus de contrôles généraux de sécurité, d'examens physiques et de toute une série de tests médicaux, tous nécessaires avant qu'elle ne puisse rencontrer son employeur. Sans un mot, Sophia et son agent sont montés dans la voiture et se sont rendus en silence chez le nouvel employeur. Durant une heure après leur arrivée, Sophia a attendu que son employeuse lui parle, la regarde ou lui demande quoi que ce soit. Ensuite, on lui a dit de mettre ses bagages dans la cuisine et de se diriger directement vers la douche.  Alors qu'elle se préparait, quelques minutes plus tard, la porte s'est ouverte à l'improviste. C'était son employeuse, elle voulait s'assurer que Sophia savait comment se doucher. Sophia est restée là, stupéfaite, honteuse et effrayée, sa vie privée a été envahie dès les premiers moments de leur rencontre. Elle a terminé sa douche, pensant qu'elle allait maintenant se rendre dans sa chambre. Pourtant, elle fut surprise d'apprendre qu'elle allait dormir dans la cuisine, sur un petit canapé, sans aucune intimité.  Sofia ne savait pas quoi faire et elle n'avait personne à qui parler. Pour obtenir un peu de soutien, elle a demandé à son employeur si elle pouvait appeler sa sœur à la maison, mais la réponse fut non.

Après une courte période de vie et de travail dans ce nouveau lieu, alors que tout le monde était sorti de la maison de son employeur, alors que Sophia terminait ses tâches quotidiennes, elle entendit soudain des pas s'approcher de la cuisine. Elle se retourna pour vérifier si son employeur et ses enfants étaient de retour, mais elle fut surprise de voir que le mari de son employeuse était revenu plus tôt que d'habitude. Il semblait admirer Sophia, puis il s'est approché d'elle d'une manière étrange. Lorsque Sophia a essayé de prendre du recul, son employeur l'a menacée en lui disant qu'il l'accuserait de voler l'or de sa femme si elle ne se soumettait pas à ses besoins.  À ce moment-là, même si elle était traumatisée, Sophia n'avait pas la capacité de refuser, sans aller en prison dans un pays où elle ne connaissait ni les protections légales ni le système de travail. Après ce premier abus sexuel, son employeur a alors offert à Sofia son téléphone pour qu'elle puisse appeler sa sœur.  Il lui a promis de nombreux appels téléphoniques à venir si elle restait silencieuse et obéissante. Tout au long de cette première expérience traumatisante en tant que travailleuse domestique résidente, Sophia a été exposée à de nombreux types d'abus, mais elle ne pouvait en parler à personne, y compris à sa sœur.  

Quelques semaines plus tard, c'était l'été au Liban. La famille a alors décidé d’aller à la plage. Lorsque les enfants jouaient dans la piscine, Sophia s'est approchée de la piscine, allant leur chercher le ballon tout en gardant les yeux en permanence sur les enfants dans l'eau. Alors qu'elle se rapprochait d'eux, une voix lui a crié dessus et lui a ordonné de ne pas s'approcher de la piscine. Sophia est retournée à son siège et s'est mise à pleurer.  Elle repensa aux scènes de violence, se demandant ce qu'elle avait fait de mal ? À ce moment, elle entendit une voix douce qui la réconfortait. Elle leva les yeux pour trouver une autre travailleuse domestique du Togo. Celle-ci s'appelait Marie. Elle se présenta à Sophia, écouta son histoire et partagea son expérience avec le groupe qu'elle avait rejoint il y a un an, lorsqu'elle était elle-même exposée à l'injustice. Marie a écrit son numéro sur un morceau de papier et a invité Sophia à l'appeler dès qu'elle serait prête à prendre la parole pour défendre ses droits.

Des nuits se sont écoulées et Sophia ne cessait de penser à toutes les souffrances endurées, et elle décida de planifier sa fuite. Enfin, il était temps. Elle devait placer sa propre vie au-dessus de ce travail. Déterminée à quitter cet employeur abusif, elle passa les semaines suivantes à recueillir des informations sur les organisations qui soutenaient les travailleurs domestiques. Dès qu'elle en a eu l'occasion, elle a appelé Marie pour l'aider à coordonner sa fuite.  Ensemble, elles ont élaboré un plan pour quitter la prison de ses abus quotidiens. Sans hésiter, Sofia fit ses valises et partit rejoindre son amie Marie au refuge.  

Alors qu'elle quittait l'enfermement quotidien d'un employeur abusif, Sophia s'est retrouvée face à une prison encore plus grande, en tant que migrante sans papiers et sans emploi dans un pays étranger.  Son avenir était inconnu. Pourtant, Sophia réussi à commencer à travailler comme employée de maison indépendante. Elle a loué une chambre propre et a commencé à gagner un salaire décent pour subvenir à ses besoins, ainsi qu'à ceux de ses enfants et de sa sœur restée au pays.  Les choses se sont passées comme prévu jusqu'en octobre 2019, date à laquelle la révolution libanaise s'est intensifiée, entraînant de graves conséquences sur la situation politique et économique. Pendant cette période, le taux de change a augmenté de 100 %, ce qui a eu un effet dramatique sur tous les revenus des travailleurs domestiques, qui étaient autrefois payés en dollars américains et qui ont ensuite été soumis aux énormes fluctuations de la monnaie libanaise.  Ces conditions créèrent un déplacement massif du chômage, avec un taux de chômage de 70 % dans les zones rurales.  Alors que les choses empirèrent, Sophia se retrouva sans emploi avec un risque élevé de devenir sans-abri dans un pays où elle n'avait pratiquement aucun réseau de soutien social. 

Après avoir connu tant de difficultés en tant que migrante camerounaise, puis avoir traversé une crise économique nationale, Sophia devait maintenant faire face à la COVID-19. Le mardi 24 mars 2020, le gouvernement libanais fit une déclaration officielle d'urgence générale et imposa un confinement national sur l'ensemble du pays. La lutte pour Sophia et pour tous les travailleurs domestiques indépendants devint désormais insupportable dans cette pandémie. Aujourd'hui, Sophia est de retour dans sa petite prison avec son premier employeur, toute seule, loin de sa famille et de ses amis, et sans accès à la nourriture ou aux médicaments. Bientôt, elle se retrouvera très probablement à la rue.

Depuis le confinement total, les travailleuses domestiques migrantes et les organisations locales se sont réunis pour aider les travailleuses domestiques qui ont le plus besoin de soutien.  Sophia a reçu sa première boîte de nourriture la semaine dernière, et elle en recevra une autre le mois prochain.  Mais la question est de savoir pendant combien de temps Sophia peut compter sur cette aide temporaire. Pourra-t-elle recevoir la prochaine livraison, car cette mesure temporaire est le seul espoir de survie face à l'impact dévastateur et global de cette pandémie.